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3/23/2012

Internet change le monde, mais quoi au juste ?

Author: amo@emakina.fr

Autour de 2007, le numérique avait réussit cet exploit de se fâcher avec l’écologie et d’apparaître comme une source de gaspis alors qu’il recèle pléthore du contraire. En 2012, va-t’il paraître comme une menace, une source de destruction des emplois et de l’économie, là où d’aucun pense qu’il soit celui d’une nouvelle ère de progrès socio-économique sinon plus ? Tel est l’enjeu d’un débat de fond qui passe relativement inaperçu à mon goût, mais dont je pense que la vibration doit nous réveiller tous.

Il est loin le rapport sur l’économie numérique qui avait bousculé les certitudes de nombreux politiques français il y a un peu plus d’un an, de même que les envolées sur les 232 000 emplois de l’économie Facebook en Europe sont restées dans le microcosme. Pendant que l’on partage des infographies, Courrier International reprend un article long et documenté du New York Times, sur lequel InternetActu a également rebondit et, hier, c’est dans l’Usine Nouvelle que l’on trouve un autre signal sur le même thème.

 

Le progrès n’est pas une certitude pour tout le monde

Pendant que le microcosme digital se cherche un poids en terme de lobby, que le Conseil National du Numérique ou  Renaissance Numérique tentent de peser un peu plus et de nous sortir de notre petit monde où l’on est si perclus de certitudes que demain sera génial, le reste du monde ne pense pas pareil. Il se dit, donc que le Numérique détruit des marchés et la valeur capitalistique et sociale qui étaient dedans, et ne remplacerait pas numériquement les emplois et les positions perdues. Bref, le numérique où le parangon de la décroissance. En arrière-plan pointe le spectre de la globalisation et de ses méfaits affirmés, la nostalgie d’une France et d’un occident industriel disparaissants, sans parler de ses masses laborieuses. Certains diront qu’on lit cela depuis longtemps. Moi je dis qu’on le lit de plus en plus souvent et sous la plume de journalistes et d’experts influents qui ne viennent pas du monde numérique, et qui sont au contraire les relais d’opinion et d’affirmation de nos convictions qu’il faudrait coaliser au numérique. En clair, ne sommes-nous pas en train de perdre une bataille importante pour faire de l’économie numérique l’opportunité de croissance et de progrès dont nous sommes convaincus ?

Chez Emakina et plus encore pour moi, le militantisme de l’Internet est chevillé au corps. Nous croyons fermement que nous travaillons à changer le monde pour qu’il soit meilleur. Mais je sais aussi que l’échec se nourrit de la certitude d’avoir raisons et que les autres ont tort, que les faits donneront raison quoi qu’il advienne et qu’il ne faut pas lutter. Donc, luttons.

Le numérique est donc sur la sellette. Il a détruit des marchés : c’est un fait. Il est exact qu’il n’y a plus dans nos rues de loueurs de DVD, de développeurs de pellicules photos et j’en passe. J’entend bien le désarroi de commerçants traditionnels qui voient internet comme une menace, constatant que leurs clients leurs préfèrent de l’e-commerce. Et je ne parle pas du front ouvert sur le secteur culturel. Vous avez tous entendu comme moi ce qui s’est dit autour du salon du Livre ces derniers jours et j’espère que l’offensive anti-Amazon à laquelle on a assisté vous a fait lever une oreille. On n’en a que trop peu parlé. Enfin, ce postulat comme quoi le  numérique ne remplace pas les emplois qu’il détruit et que cette économie nous condamne à des sociétés de oisifs sinon de chômeurs s’installe. Vous croyez que je caricature ? Vous devriez vous réveiller.

Les marchés sont mortels

Je pense profondément qu’à la source de tout cela, il y a de mauvais postulats et une lecture biaisée. La principale erreur, selon moi est de croire que le monde et plus particulièrement la structure de l’économie seraient définitivement figés depuis 1950. Ainsi, et à titre d’exemple, sur le front de la musique, le sujet a longtemps été la baisse des ventes de disques. Comme si le disque devait être un produit éternel, une sorte de rente garantie, et qu’il ne faille pas considérer que les consommateurs puissent décider de dépenser leur argent sur tout autre chose, qu’il soit postulé que l’achat de musique soit un marché éternel et promis à se maintenir et croître.

Je crois que le numérique, après une demi-décennie de croissance et une certaine stabilité de la structure des marchés, est venu rappeler que ceux-ci sont mortels comme le reste, et que, somme-toute, le monde moderne dans lequel nous vivons n’est pas plus vieux qu’une poignée de génération humaines. Il y a là-dedans, je crois, une forme de mythologie d’une période dorée tournant autour des années 70, avec de la nostalgie et du rejet qu’un autre monde est possible. Pire : qu’il soit meilleur.

Je pense qu’il y a un grand mépris des citoyens et des consommateurs, car ce sont eux qui tuent les marchés et non le numérique. Ce sont eux qui décident de mettre leur argent où ils veulent. Il y a, je pense, un atterrissage douloureux d’après 2011 et des révolutions arabes, prétendument numériques, dans la confusion entre le moyen et la fin, dans ce que cela a révélé du fait que le numérique servait à des choses beaucoup plus importantes que des futilités de gamins. Révolution silencieuse.

Donc : oui des marchés et des entreprises disparaissent. L’argent va ailleurs et l’économie change. Rien n’est éternel.

 

“Monsieur le Président, ces emplois ne reviendront jamais”

Telle est la fameuse réponse de Steve Jobs à la question du Président Obama à propos des lignes de production asiatiques des produits de la marque à la pomme. Il faut relire le papier du New York Times, avec ce qu’il brise de certitudes liées aux bas coûts notamment, pointant la flexibilité et la force de frappe des clusters industriels type Foxconn. Sommes-nous capable de créer des choses comme ça, avec ce que cela veut dire en terme de masse critique densifiant formation, recherche appliquée, et tissu industriel dense. Est-ce possible ? Combien de temps faut-il ? Cette Chine là ne s’est pas faite en un jour ! Et le choix de ne plus fabriquer comme il y a trente ans, nos sociétés l’on fait.

Il faut lire les problèmes de l’industrie automobile américaine qui peine à trouver des ajusteurs compétents. Il faut lire et comprendre que le monde moderne est fait de vitesse et que c’est celle-ci qui gouverne plus que tout les décisions, bien plus que les coûts. C’est d’ailleurs bien la vitesse, le “time to market” qui conduit à des relocalisations dont on se fait de fausses idées. En restant figé dans la mythologie de l’usine et de notre passé industriel, on ne voit pas l’économie que nous avons construit. On ne voit pas que la culture et la créativité en sont les piliers fondamentaux. Et par passéisme, on les sape d’ailleurs, ce que je trouve suicidaire et incroyable. Heureusement que la société et l’économie se fabriquent dans l’intangible car nous les aurions sans doute déjà détruis.

Mes interlocuteurs sont souvent surpris de me voir utiliser une sémantique “traditionnelle” pour parler de nos métier, pour parler d’une concrétisation de l’intangible. Quand je leur fait visiter la “production”, quand je leur dit que l’on “fabrique”, “usine”, qu’un tel fait des “finitions”, que l’on “assemble”, et tutti quanti, ils sont interpellés, mais ils ont bien sous les yeux des gens au travail. Les métiers du numérique sont de vrais emplois, aussi nobles que les autres. Faudra-t’il inscrire l’intégration html au concours des meilleurs ouvriers de France ? Que dois t’on faire pour que l’économie des services soit reconnue à sa juste valeur ?

Donc : oui les usines ferment et oui les emplois d’aujourd’hui sont déjà différents. Ce n’est pas parce que ce que je produit est intangible que cela n’en a pas une grande valeur. Notre culture est notre force et comme il est très bien souligné dans la conclusion de Hubert Guillaud, la vraie question est la capacité de nos sociétés à former des gens qui déploient tous leurs talents grâce à l’éducation et l’esprit d’entreprendre, au premier sens du terme.

 

Les économies modernes sont des écosystèmes

Apple et sa capitalisation boursière versus le nombre de ses employés est un mode d’appréciation dépassé. Il faut le laisser au XXe siècle où il avait cour. Il est obsolète.

Sans rapport à sa capitalisation prochaine, Facebook est une PME et son économie ne peut être jugée à l’aune du seul poids de cette seule entreprise. Elle doit se juger à l’aune de l’activité et des centaines de milliers d’entreprises et d’emploi qui se créent et se développent dessus. Il faut sortir de notre tête l’idée de méga-multinationales avec des divisions de travailleur. Nos économies modernes sont plutôt des réseaux d’acteurs petits et pas très grands. L’économie moderne est une pyramide inversée, pas une pyramide classique. Apple, comme Facebook et comme nombre d’acteurs du numérique ne créent pas des produits et des services, mais des marchés. Des marchés qui naissent, grandissent et meurent assez vite pour qu’on n’aie pas l’envie de les voir éternels. L’économie moderne est un écosystème en évolution permanente. Lui appliquer la grille de lecture de l’économie du XXe siècle est une faute.

En septembre 2005, j’avais écris le net est invisible. J’avais fait part de mon inquiétude à ce que le numérique ne soit pas dans les chiffres. 6 ans et demi plus tard, nous ne sommes pas plus avancés. Il est sérieusement temps de se bouger pour dégager des études tangibles, des observatoires, et dépasser le stade d’infographies fort sympathiques mais qui ne tiennent pas la distance d’un travail de chercheur ou de statisticien de l’INSEE.

La perception des choses compte. Elle induit de fausses idées sur la nécessaire tangibilité des choses, elle nous empêche de nous projeter dans l’avenir, de voir le changement en terme d’opportunités et non de menaces, de faire ce qu’il faut quand il le faut, sans nostalgie et sans rejet de ce que nous sommes culturellement et en valeur par ailleurs, d’être en mouvement.

 

On ne peut plus changer le début de l’histoire, mais on peut encore écrire sa fin, il faut juste prendre conscience que l’histoire est en marche.

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